Libération, relayé par Marianne, se fait l’écho d’une histoire intéressante sur le plan des relations entre consumérisme et environnement. Nestlé, grande entreprise écologique bien connue, a réussi à mener à bien une entreprise de préservation très ambitieuse. En tant que propriétaire de Vittel, Nestlé s’est inquiétée de la dégradation de l’eau produite par sa source. Les teneurs en nitrates augmentaient dangereusement, se rapprochant des niveaux limites fixés par la réglementation.
La difficulté pour corriger la qualité de l’eau d’une source tient au fait qu’elle dépend de l’ensemble de son bassin versant, soit toute la région qui, arrosée par la pluie, alimente la source.
Nestlé, malgré ses moyens gigantesques, n’a pas pu acquérir toutes les terres concernées. A la place, elle a entrepris de convaincre les exploitants agricoles de se mettre à l’agriculture bio. En les aidant financièrement, elle a réussi à parvenir à ses fins. Elle a même réussi à convaincre les mairies de changer aussi leurs pratiques en matière d’entretien des espaces verts. Résultat : la dégradation des eaux s’est arrêtée et la qualité s’est même sensiblement améliorée.
Quel intérêt, me direz-vous ? Eh bien, c’est qu’on constate que, quand une grande entreprise le veut, elle est capable d’inverser la dégradation des milieux. Et qu’est-ce qui a convaincu Nestlé de mettre en œuvre tous ces efforts ? La perspective de voir ses produits impropres à la vente, puisque les contraintes juridiques lui imposent des concentrations limites en nitrates. Nestlé risquait dont de perdre beaucoup d’argent.
Les consommateurs ont le pouvoir.
Là où c’est intéressant, c’est qu’on peut imaginer le même scénario à partir de causes différentes : si les consommateurs décidaient de ne plus acheter tel ou tel produit parce que son cycle de vie est trop polluant (production, utilisation, fin de vie), les entreprises mettraient leur puissance au service de l’environnement.
Cette histoire illustre donc la capacité de la réglementation à arrêter une dégradation apparemment inéluctable de l’environnement mais on peut aussi imaginer que le comportement des consommateurs ait le même effet. Le tout est de peser suffisamment pour faire craindre aux entreprises une diminution substantielle de leurs profits.
Le cœur du problème réside donc dans les valeurs des consommateurs. Si les consommateurs attachent de l’importance à l’impact environnemental de tel ou tel produit, les entreprises s’adapteront. Les actions de sensibilisation et d’information des consommateurs prennent alors tout leur sens.
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jeudi 12 février 2009
mardi 6 janvier 2009
Valeur ou prix ?
Je vous recommande la lecture de cette chronique de Bernard Maris sur Marianne, qui traite de l'évaluation de l'environnement.
lundi 5 janvier 2009
La nature est-elle sacrée ? (2)
Après des vacances bien méritées, je reprends la fin de mon billet du 20 décembre. La conclusion en était que nous humains avons le droit de modifier notre environnement uniquement dans la mesure où ça nous permet de vivre correctement et où aucune modification n’est irréversible.
J’écrivais que « vivre correctement » suppose de se fixer des limites plus sévères que celles que la biosphère nous impose pour notre survie ; cela suppose de faire preuve d’une certaine mesure, autrement dit, de ne pas modifier notre environnement à la légère.
Parlons concret
Essayons maintenant de rendre ce discours un peu plus opérationnel. Tout d’abord, il faut tenir compte de la situation de tous les humains, donc ne pas se limiter aux pays riches. Ça amène à se pencher sur ce qui est nécessaire à une existence correcte, donc, a contrario, ce qui ne l’est pas.
Il existe de nombreuses réflexions sur la nature des besoins fondamentaux de l’humain. Je m’en tiens ici à dire qu’il faut satisfaire les besoins physiques de base et, l’humain étant un animal social, traiter les conditions indispensables au bon fonctionnement d’une société (justice, police, éducation, transports, redistribution des richesses).
Une fois que cet ensemble est dessiné, même avec des contours flous, que reste-t-il ? Tout le superflu. La difficulté est que cette notion évolue selon les circonstances. Aujourd'hui, personne dans nos pays riches n’imagine se passer de l’eau courante et du frigo. Ils ne sont pourtant pas indispensables à la survie, comme le démontrent nos milliards de semblables dans les pays pauvres.
En revanche, pour reprendre le début de ce billet, sont-ils indispensables à une vie correcte ? Les citoyens des pays riches répondront sans hésiter que oui mais il faudrait interroger ceux des pays pauvres. On peut imaginer qu’ils répondront aussi par l’affirmative. Des biens/services comme ceux-là améliorent sensiblement le quotidien.
Contre l'hubris, la mise en balance
On met là le doigt sur un critère déterminant quant à l’acceptabilité environnementale d’un nouveau produit : le degré d’utilité pour les utilisateurs. A mon sens, le critère pourrait être formulé comme suit : amélioration substantielle des conditions de vie. En deçà d’une telle amélioration, on est dans le royaume du gadget et il y a mille autres manières de s’amuser ou même de se la péter que de s’équiper du dernier modèle de voiture ou de portable.
Cependant, ce critère doit être mis en balance avec la dégradation que l’usage du produit induit pour l’environnement.
Deux objections :
- L’amélioration substantielle des conditions de vie est impossible à évaluer sérieusement. Dans certains cas, elle est manifeste. Dans d’autres, son absence est manifeste. Dans d’autres encore, ça n’est pas clair. Que faire alors ?
- Il est très difficile de prévoir les conséquences de l’usage d’un produit sur l’environnement.
Aveu d'impuissance
Après des heures de réflexion, je m’avoue vaincu et accepte l’impossibilité d’établir une ligne de conduite générale a priori. Il faut donc s’en tenir à une approche pragmatique, où on met en balance les avantages que l’humanité retire d’une innovation et les modifications que cette innovation induit sur l’environnement. Cela implique de surveiller l’environnement sous tous ses aspects et d’accepter d’aménager les innovations, notamment dans la manière dont leur prix est fixé.
Diverticule
Pour élargir la réflexion au troisième pilier du développement durable, il faut aussi examiner ce qui pourrait être fait ailleurs avec les mêmes ressources. Un exemple : il est plus utile pour l’humanité de faire de la recherche médicale sur le paludisme, première maladie mortelle du monde, que sur les maladies rares. C’est un raisonnement glacial mais favorable à l’intérêt général.
Reste une difficulté mineure à surmonter : dans le système actuel, ça n’est pas l’intérêt général qui prime dans les choix des acteurs économiques mais le profit.
J’écrivais que « vivre correctement » suppose de se fixer des limites plus sévères que celles que la biosphère nous impose pour notre survie ; cela suppose de faire preuve d’une certaine mesure, autrement dit, de ne pas modifier notre environnement à la légère.
Parlons concret
Essayons maintenant de rendre ce discours un peu plus opérationnel. Tout d’abord, il faut tenir compte de la situation de tous les humains, donc ne pas se limiter aux pays riches. Ça amène à se pencher sur ce qui est nécessaire à une existence correcte, donc, a contrario, ce qui ne l’est pas.
Il existe de nombreuses réflexions sur la nature des besoins fondamentaux de l’humain. Je m’en tiens ici à dire qu’il faut satisfaire les besoins physiques de base et, l’humain étant un animal social, traiter les conditions indispensables au bon fonctionnement d’une société (justice, police, éducation, transports, redistribution des richesses).
Une fois que cet ensemble est dessiné, même avec des contours flous, que reste-t-il ? Tout le superflu. La difficulté est que cette notion évolue selon les circonstances. Aujourd'hui, personne dans nos pays riches n’imagine se passer de l’eau courante et du frigo. Ils ne sont pourtant pas indispensables à la survie, comme le démontrent nos milliards de semblables dans les pays pauvres.
En revanche, pour reprendre le début de ce billet, sont-ils indispensables à une vie correcte ? Les citoyens des pays riches répondront sans hésiter que oui mais il faudrait interroger ceux des pays pauvres. On peut imaginer qu’ils répondront aussi par l’affirmative. Des biens/services comme ceux-là améliorent sensiblement le quotidien.
Contre l'hubris, la mise en balance
On met là le doigt sur un critère déterminant quant à l’acceptabilité environnementale d’un nouveau produit : le degré d’utilité pour les utilisateurs. A mon sens, le critère pourrait être formulé comme suit : amélioration substantielle des conditions de vie. En deçà d’une telle amélioration, on est dans le royaume du gadget et il y a mille autres manières de s’amuser ou même de se la péter que de s’équiper du dernier modèle de voiture ou de portable.
Cependant, ce critère doit être mis en balance avec la dégradation que l’usage du produit induit pour l’environnement.
Deux objections :
- L’amélioration substantielle des conditions de vie est impossible à évaluer sérieusement. Dans certains cas, elle est manifeste. Dans d’autres, son absence est manifeste. Dans d’autres encore, ça n’est pas clair. Que faire alors ?
- Il est très difficile de prévoir les conséquences de l’usage d’un produit sur l’environnement.
Aveu d'impuissance
Après des heures de réflexion, je m’avoue vaincu et accepte l’impossibilité d’établir une ligne de conduite générale a priori. Il faut donc s’en tenir à une approche pragmatique, où on met en balance les avantages que l’humanité retire d’une innovation et les modifications que cette innovation induit sur l’environnement. Cela implique de surveiller l’environnement sous tous ses aspects et d’accepter d’aménager les innovations, notamment dans la manière dont leur prix est fixé.
Diverticule
Pour élargir la réflexion au troisième pilier du développement durable, il faut aussi examiner ce qui pourrait être fait ailleurs avec les mêmes ressources. Un exemple : il est plus utile pour l’humanité de faire de la recherche médicale sur le paludisme, première maladie mortelle du monde, que sur les maladies rares. C’est un raisonnement glacial mais favorable à l’intérêt général.
Reste une difficulté mineure à surmonter : dans le système actuel, ça n’est pas l’intérêt général qui prime dans les choix des acteurs économiques mais le profit.
samedi 20 décembre 2008
La nature est-elle sacrée ?
Régulièrement, les progrès scientifiques et technologiques repoussent les frontières de ce que l’homme peut faire. Pendant un temps, on pensait qu’on mourait si on se déplaçait au-delà de quelques dizaines de kilomètres/heure. Plus récemment, on a pensé que le LHC pourrait créer des trous noirs.
En filigrane se pose la question du caractère sacré de la nature et de l’homme. Je ne veux pas réfléchir ici sur le caractère sacré de l’homme. En revanche, le caractère sacré de la nature paraît plus accessible.
Il est naturel de modifier la nature.
Pour reprendre un raisonnement fait dans un précédent billet, l’intelligence de l’homme est naturelle, dans la mesure où elle est le fruit d’un processus évolutif fondamentalement semblable à celui qui donne telles ou telles caractéristiques à d’autres espèces. L’usage de l’intelligence est également naturel : l’homme laboure des champs, le chimpanzé attrape des fourmis avec des outils qu’il fabrique et range pour la fois suivante. Plus fort, le geai qui vole les glands cachés par ses congénères change les caches des siens : il est capable de concevoir qu’on peut lui faire subir les avanies qu’il inflige aux autres.
Par conséquent, il semble que les modifications que l’homme fait subir à la nature soient fondamentalement « naturelles ». On heurte alors de plein fouet la notion d’artifice : ce que l’homme fait subir au cours naturel des choses, c’est la définition de l’artifice.
C’est parce que l’opposition nature/artifice repose sur une opposition entre homme et nature. Or, comme indiqué dans des billets précédents, il ne me semble pas que l’homme soit fondamentalement différent des (autres) animaux. Dès lors, l’opposition homme/nature est caduque. Il convient plutôt de raisonner en termes d’interactions. Bref, ma raison me dit que la nature n’est pas sacrée, parce que nous en faisons partie et que, comme toutes les autres espèces, nous modelons notre environnement à notre profit, dans la mesure de nos capacités.
Le cousin est mon cousin.
Autre chose me dit au contraire qu’il y a des limites à ce qu’on peut faire subir à la nature. Il s’agit d’une certaine sympathie, voire empathie, vis-à-vis d’autres êtres vivants. Qui n’est pas touché par la souffrance d’un singe soumis à des expériences scientifiques ? Ça vaut aussi pour un lapin ou un chien. Et si ça valait aussi pour un lézard, un insecte, une bactérie ? un pied de menthe ? Les limites de l’empathie en termes d’espèces sont floues et variables d’un individu à l’autre.
Quoi qu’il en soit, selon cette dernière logique, les limites de ce qu’on peut faire subir à la nature sont celles de l’empathie : au-delà d’un certain degré de dissemblance, l’empathie s’évanouit et la manipulation n’est plus entravée.
Ces deux approches portent à conclure qu’il est normal de modifier la nature mais que notre empathie pour d’autres espèces constitue un frein d’ordre émotionnel. La seule vraie limite serait alors celle de notre survie, comme le met en lumière le changement climatique.
Os
Mais alors avons-nous le droit de modifier totalement la nature, tant que cela n’est pas dangereux pour nous ?
Si on est rationaliste, on répond oui, puisque toutes les espèces le font aussi. Si on est sentimental, on répond non, puisque l’humain en vient souvent à dégrader son environnement. Si on est un humain standard, on ne sait pas trop quoi répondre.
On peut sans doute se risquer à dire qu’on a le droit de modifier notre environnement uniquement dans la mesure où ça nous permet de vivre correctement et où aucune modification n’est irréversible.
C'est là qu'est l'os : que signifie « correctement » ? Une espérance de vie à 45 ans sous un tipi ou une espérance de vie à 80 ans avec un portable ? Par ailleurs, comment savoir que tel ou tel changement est irréversible ? Une intervention humaine peut avoir des effets inattendus ou cachés.
On a donc une réponse relativement satisfaisante sur le plan intellectuel mais diablement difficile à mettre en œuvre. Pas très étonnant, vu ce qu’elle reprend du principe de précaution et du développement durable.
A noter toutefois que cette réponse ajoute deux aspects :
- « vivre correctement » suppose de se fixer des limites plus sévères que celles que la biosphère nous impose pour notre survie ; cela suppose de faire preuve d’une certaine mesure ;
- « modification irréversible » ne fait pas écho seulement à un éventuel besoin qu’on aurait de telle ou telle espèce dans l’avenir mais aussi à un respect fondamental de toute forme de vie.
Poire pour la soif
Que dire alors de ceux qui considèrent la nature comme sacrée dans toutes ses composantes ? On pense à des écologistes extrémistes mais aussi à la plupart des peuples premiers. Ils modifient peu leur environnement et, souvent, cultivent des croyances qui sacralisent la nature.
Se pose alors la question suivante : peut-on être « évolué » sans perturber gravement l’environnement ?
En filigrane se pose la question du caractère sacré de la nature et de l’homme. Je ne veux pas réfléchir ici sur le caractère sacré de l’homme. En revanche, le caractère sacré de la nature paraît plus accessible.
Il est naturel de modifier la nature.
Pour reprendre un raisonnement fait dans un précédent billet, l’intelligence de l’homme est naturelle, dans la mesure où elle est le fruit d’un processus évolutif fondamentalement semblable à celui qui donne telles ou telles caractéristiques à d’autres espèces. L’usage de l’intelligence est également naturel : l’homme laboure des champs, le chimpanzé attrape des fourmis avec des outils qu’il fabrique et range pour la fois suivante. Plus fort, le geai qui vole les glands cachés par ses congénères change les caches des siens : il est capable de concevoir qu’on peut lui faire subir les avanies qu’il inflige aux autres.
Par conséquent, il semble que les modifications que l’homme fait subir à la nature soient fondamentalement « naturelles ». On heurte alors de plein fouet la notion d’artifice : ce que l’homme fait subir au cours naturel des choses, c’est la définition de l’artifice.
C’est parce que l’opposition nature/artifice repose sur une opposition entre homme et nature. Or, comme indiqué dans des billets précédents, il ne me semble pas que l’homme soit fondamentalement différent des (autres) animaux. Dès lors, l’opposition homme/nature est caduque. Il convient plutôt de raisonner en termes d’interactions. Bref, ma raison me dit que la nature n’est pas sacrée, parce que nous en faisons partie et que, comme toutes les autres espèces, nous modelons notre environnement à notre profit, dans la mesure de nos capacités.
Le cousin est mon cousin.
Autre chose me dit au contraire qu’il y a des limites à ce qu’on peut faire subir à la nature. Il s’agit d’une certaine sympathie, voire empathie, vis-à-vis d’autres êtres vivants. Qui n’est pas touché par la souffrance d’un singe soumis à des expériences scientifiques ? Ça vaut aussi pour un lapin ou un chien. Et si ça valait aussi pour un lézard, un insecte, une bactérie ? un pied de menthe ? Les limites de l’empathie en termes d’espèces sont floues et variables d’un individu à l’autre.
Quoi qu’il en soit, selon cette dernière logique, les limites de ce qu’on peut faire subir à la nature sont celles de l’empathie : au-delà d’un certain degré de dissemblance, l’empathie s’évanouit et la manipulation n’est plus entravée.
Ces deux approches portent à conclure qu’il est normal de modifier la nature mais que notre empathie pour d’autres espèces constitue un frein d’ordre émotionnel. La seule vraie limite serait alors celle de notre survie, comme le met en lumière le changement climatique.
Os
Mais alors avons-nous le droit de modifier totalement la nature, tant que cela n’est pas dangereux pour nous ?
Si on est rationaliste, on répond oui, puisque toutes les espèces le font aussi. Si on est sentimental, on répond non, puisque l’humain en vient souvent à dégrader son environnement. Si on est un humain standard, on ne sait pas trop quoi répondre.
On peut sans doute se risquer à dire qu’on a le droit de modifier notre environnement uniquement dans la mesure où ça nous permet de vivre correctement et où aucune modification n’est irréversible.
C'est là qu'est l'os : que signifie « correctement » ? Une espérance de vie à 45 ans sous un tipi ou une espérance de vie à 80 ans avec un portable ? Par ailleurs, comment savoir que tel ou tel changement est irréversible ? Une intervention humaine peut avoir des effets inattendus ou cachés.
On a donc une réponse relativement satisfaisante sur le plan intellectuel mais diablement difficile à mettre en œuvre. Pas très étonnant, vu ce qu’elle reprend du principe de précaution et du développement durable.
A noter toutefois que cette réponse ajoute deux aspects :
- « vivre correctement » suppose de se fixer des limites plus sévères que celles que la biosphère nous impose pour notre survie ; cela suppose de faire preuve d’une certaine mesure ;
- « modification irréversible » ne fait pas écho seulement à un éventuel besoin qu’on aurait de telle ou telle espèce dans l’avenir mais aussi à un respect fondamental de toute forme de vie.
Poire pour la soif
Que dire alors de ceux qui considèrent la nature comme sacrée dans toutes ses composantes ? On pense à des écologistes extrémistes mais aussi à la plupart des peuples premiers. Ils modifient peu leur environnement et, souvent, cultivent des croyances qui sacralisent la nature.
Se pose alors la question suivante : peut-on être « évolué » sans perturber gravement l’environnement ?
dimanche 30 novembre 2008
L'espèce humaine existe-t-elle ?
A première vue, l’espèce humaine est un objet scientifique et mental bien identifié. Sur le plan formel, chacun voit de quoi il s’agit. Sur le plan scientifique, on a aujourd’hui transcrit son génome, au point qu’on se demande où reste la part de mystère de l’Homme.
Mais abordons la chose sous un biais très prosaïque. L’humain abrite en lui, notamment dans son intestin, des myriades de microbes (ce mot désignant ici de petites formes de vie). Ces microbes ont des caractéristiques variées : certains sont dangereux pour leur hôte, d’autres sont dangereux dans certaines conditions (par exemple inoffensifs, voire utiles, dans l’intestin mais donnant la gastro par la bouche), d’autres encore sont uniquement bénéfiques. Parmi eux, certains sont indispensables à la digestion et au système immunitaire. Chaque humain en abrite un millier d’espèces différentes. Par commodité, appelons-les microbuenos (précision en passant : tous les humains n’ont pas les mêmes).
Who's who ?
Ce constat, mine de rien, a des conséquences radicales : si les microbuenos sont indispensables à la digestion, ils sont indispensables à la survie de tout être humain (dans des conditions normales). Donc tout humain qui en serait dépourvu mourrait rapidement. Par conséquent, tous les humains ayant une espérance de vie normale abritent certains de ces microbes.
Où cela nous mène-t-il ? Peut-on considérer un humain comme complet s’il n’a pas ses microbuenos ? En théorie oui, en pratique non. Donc l’humain n’est pas défini de manière opérationnelle sans mention des microbuenos.
Qu’est-ce qu’une espèce ?
Classiquement, on regroupe dans une espèce tous les individus qui peuvent se reproduire entre eux (interfertiles). Les microbuenos sont indispensables à la digestion mais pas à la fécondation. On peut donc imaginer en théorie qu’un homme et une femme dépourvus de microbuenos s’accouplent mais la femme mourrait avant même d’avoir mené la grossesse à son terme, faute de pouvoir tirer parti des aliments qu’elle ingère. Donc la fécondation est théoriquement possible sans microbuenos, en revanche la reproduction ne l’est pas. Par conséquent, sans microbuenos, l’interfertilité sort du tableau. Donc les microbuenos font partie de la définition de l’espèce.
Parlons lichens maintenant. On dit « un lichen » mais les lichens sont en fait la symbiose d’une algue et d’un champignon. Ces deux groupes sont très éloignés : les biologistes ont arrêté récemment que les champignons forment un ordre à part, différent de celui des végétaux. Si on considère généralement un lichen comme une entité unique, pourquoi ne pas faire de même pour l’humain ?
Trouble de l’identité
Alors que suis-je ? Quelles sont les limites de mon corps ? S’arrête-t-il à la paroi intérieure de mon intestin (mais dans ce cas je ne suis pas viable) ou est-ce que je considère que les microbuenos qui vivent dans mon intestin font partie de moi ?
Pour ajouter au brouillage des frontières, invoquons le transfert génétique horizontal : certaines espèces échangent entre elles du patrimoine génétique. Il s’agit notamment de bactéries. Or nombre de microbuenos sont des bactéries.
Voilà un constat saisissant, qui perturbe fortement le modèle classique de l’évolution :
- une espèce n’évoluerait pas seulement par mutation de son génome mais aussi par absorption d’une partie du génome d’une autre espèce ;
- la vitesse d’évolution des espèces et donc la création de biodiversité pourraient être beaucoup plus rapides qu’on ne le croit.
En ce qui nous concerne nous humains, il n’est pas totalement exclu que nous échangions nous aussi des gènes avec nos bactéries.
Pour ajouter encore à notre trouble identitaire, revenons à la nuit des temps, où la vie n’existait que sous forme unicellulaire. Au bout de quelques millions de siècles, certaines cellules se sont agglomérées, puis certains de ces groupes se sont pérennisés et organisés, via la spécialisation de certaines cellules sur des fonctions données. L’humain est l’un de ces groupes : les cellules de la rétine détectent la lumière, celles du foie dégradent le sucre. Pourquoi alors ne pas considérer que les microbuenos sont de nouvelles cellules en voie d’intégration au groupe constitué que nous sommes aujourd’hui ?
Bref
La conclusion de ces déambulations un peu vertigineuses, c’est que la notion d’espèce humaine est un concept, qui comme tout concept, simplifie la réalité : les liens de l’espèce humaine avec son environnement sont si étroits qu’ils en sont presque consubstantiels et qu’il n’est pas si simple de tracer les contours de l’espèce, donc de la définir. Peut-être faut-il plutôt la considérer comme un biotope.
Sur la notion d’espèce :
http://fr.wikipedia.org/wiki/Espèce
Sur les microbuenos, plus connus sous le nom de microbiote :
http://www.inra.fr/presse/introduction_sia_microflore_du_tube_digestif
Sur la montée en grade des champignons :
http://fr.encarta.msn.com/encyclopedia_761551534/champignons.html
Sujet proche : un exemple de symbiose arbre-champignon :
http://www2.cnrs.fr/presse/communique/1296.htm?debut=152
Mais abordons la chose sous un biais très prosaïque. L’humain abrite en lui, notamment dans son intestin, des myriades de microbes (ce mot désignant ici de petites formes de vie). Ces microbes ont des caractéristiques variées : certains sont dangereux pour leur hôte, d’autres sont dangereux dans certaines conditions (par exemple inoffensifs, voire utiles, dans l’intestin mais donnant la gastro par la bouche), d’autres encore sont uniquement bénéfiques. Parmi eux, certains sont indispensables à la digestion et au système immunitaire. Chaque humain en abrite un millier d’espèces différentes. Par commodité, appelons-les microbuenos (précision en passant : tous les humains n’ont pas les mêmes).
Who's who ?
Ce constat, mine de rien, a des conséquences radicales : si les microbuenos sont indispensables à la digestion, ils sont indispensables à la survie de tout être humain (dans des conditions normales). Donc tout humain qui en serait dépourvu mourrait rapidement. Par conséquent, tous les humains ayant une espérance de vie normale abritent certains de ces microbes.
Où cela nous mène-t-il ? Peut-on considérer un humain comme complet s’il n’a pas ses microbuenos ? En théorie oui, en pratique non. Donc l’humain n’est pas défini de manière opérationnelle sans mention des microbuenos.
Qu’est-ce qu’une espèce ?
Classiquement, on regroupe dans une espèce tous les individus qui peuvent se reproduire entre eux (interfertiles). Les microbuenos sont indispensables à la digestion mais pas à la fécondation. On peut donc imaginer en théorie qu’un homme et une femme dépourvus de microbuenos s’accouplent mais la femme mourrait avant même d’avoir mené la grossesse à son terme, faute de pouvoir tirer parti des aliments qu’elle ingère. Donc la fécondation est théoriquement possible sans microbuenos, en revanche la reproduction ne l’est pas. Par conséquent, sans microbuenos, l’interfertilité sort du tableau. Donc les microbuenos font partie de la définition de l’espèce.
Parlons lichens maintenant. On dit « un lichen » mais les lichens sont en fait la symbiose d’une algue et d’un champignon. Ces deux groupes sont très éloignés : les biologistes ont arrêté récemment que les champignons forment un ordre à part, différent de celui des végétaux. Si on considère généralement un lichen comme une entité unique, pourquoi ne pas faire de même pour l’humain ?
Trouble de l’identité
Alors que suis-je ? Quelles sont les limites de mon corps ? S’arrête-t-il à la paroi intérieure de mon intestin (mais dans ce cas je ne suis pas viable) ou est-ce que je considère que les microbuenos qui vivent dans mon intestin font partie de moi ?
Pour ajouter au brouillage des frontières, invoquons le transfert génétique horizontal : certaines espèces échangent entre elles du patrimoine génétique. Il s’agit notamment de bactéries. Or nombre de microbuenos sont des bactéries.
Voilà un constat saisissant, qui perturbe fortement le modèle classique de l’évolution :
- une espèce n’évoluerait pas seulement par mutation de son génome mais aussi par absorption d’une partie du génome d’une autre espèce ;
- la vitesse d’évolution des espèces et donc la création de biodiversité pourraient être beaucoup plus rapides qu’on ne le croit.
En ce qui nous concerne nous humains, il n’est pas totalement exclu que nous échangions nous aussi des gènes avec nos bactéries.
Pour ajouter encore à notre trouble identitaire, revenons à la nuit des temps, où la vie n’existait que sous forme unicellulaire. Au bout de quelques millions de siècles, certaines cellules se sont agglomérées, puis certains de ces groupes se sont pérennisés et organisés, via la spécialisation de certaines cellules sur des fonctions données. L’humain est l’un de ces groupes : les cellules de la rétine détectent la lumière, celles du foie dégradent le sucre. Pourquoi alors ne pas considérer que les microbuenos sont de nouvelles cellules en voie d’intégration au groupe constitué que nous sommes aujourd’hui ?
Bref
La conclusion de ces déambulations un peu vertigineuses, c’est que la notion d’espèce humaine est un concept, qui comme tout concept, simplifie la réalité : les liens de l’espèce humaine avec son environnement sont si étroits qu’ils en sont presque consubstantiels et qu’il n’est pas si simple de tracer les contours de l’espèce, donc de la définir. Peut-être faut-il plutôt la considérer comme un biotope.
Sur la notion d’espèce :
http://fr.wikipedia.org/wiki/Espèce
Sur les microbuenos, plus connus sous le nom de microbiote :
http://www.inra.fr/presse/introduction_sia_microflore_du_tube_digestif
Sur la montée en grade des champignons :
http://fr.encarta.msn.com/encyclopedia_761551534/champignons.html
Sujet proche : un exemple de symbiose arbre-champignon :
http://www2.cnrs.fr/presse/communique/1296.htm?debut=152
vendredi 28 novembre 2008
Où l’on brique sa conscience écolo
Plantage du décor
Après toutes ces longues notes stratosphériques, revenons à un sujet plus terre-à-terre. Amis humains, sachez que des enjeux majeurs vous attendent au coin du bois pour vous frapper fermement de leurs gourdins cloutés sur le sommet de la calebasse.
Heureusement, un inventeur génial a conçu, pour sauver la planète et notre taxon, le lombricompostage. « Oh ! », « ah ! », s’écrient les ingénus tandis que quelques gloussements éclosent dans les gorges sceptiques.
Tenants et aboutissants
Or donc, l’humain étant omnivore, il consomme une certaine quantité de fruits et légumes. Même dans nos contrées post-modernes, il arrive que ces fruits et légumes soient frais (rappelez-vous le message visionnaire du Ministère de la santé : « 5 fruits et légumes par jour® »). Comme notre process digestif n’est pas (plus ?) au point pour traiter la cellulose et ce genre de choses, nous ôtons, de nos mains équipées de pouces opposables, la peau et autres tiges des fruits et légumes avant de les consommer.
Les heureux propriétaires de jardin, conscients de l’écrasante responsabilité qui pèse sur leurs épaules, peuvent faire un compost pour éviter d’engorger les décharges et les incinérateurs. En effet, il n’est pas inutile de rappeler ici que, pour faire brûler des épluchures de carottes, il faut dégager une certaine quantité de chaleur.
Climax
Mais les autres, les citadins lambda, comment peuvent-ils apporter leur pierre à l’édifice du salut de la planète ? Ils peuvent lombricomposter ! Eh oui c’est magnifique.
En quelques mots, le lombricomposteur est un caisson avec plusieurs niveaux recueillant des débris plus ou moins avancés, et des vers de terre dedans pour faire le boulot de décomposition. C’est pas cher, c’est propre, ça ne sent pas mauvais et ça permet de réduire substantiellement le volume de déchets qui échouent dans des lieux malsains que je ne saurais voir.
Nec plus ultra, il y a à boire et à manger puisque le bazar donne de l’engrais liquide et solide (humus). Mais attention, dans cette vallée de larmes, le nectar et l’ambroisie ne se consomment pas purs : il faut les diluer respectivement dans de l’eau et de la terre avant usage.
Envoi
Donc, ami(e) citadin(e) à petit balcon, vois ce qui te reste à faire, prends dans ton envol ta carte bleue et va faire l’acquisition de cet élégant dispositif qui sera sans nul doute d’ici une semaine ou deux dans toutes les rubriques must-have de la presse féminine : le lombricomposteur.
Tu pourras même donner un nom à tes petits protégés, ils joueront alors en plus le rôle d’animaux domestiques. Eh oui, on n’est jamais aussi seul qu’en compagnie de son Bluetooth.
Comment ça marche (vidéo) :
http://www.quotidiendurable.com/news/lombricompost-des-vers-pour-digerer-les-poubelles-compost
Achète ton lombricomposteur :
http://fr.jardins-animes.com/ecologie-environnement/compostage-recyclage/le-lombricomposteur-avec-500g-de-vers-p-374.html
Sois un citoyen exemplaire et fabrique ton lombricomposteur :
http://www.econo-ecolo.org/spip.php?article987
http://users.swing.be/compost/Main_Lombric.htm
Après toutes ces longues notes stratosphériques, revenons à un sujet plus terre-à-terre. Amis humains, sachez que des enjeux majeurs vous attendent au coin du bois pour vous frapper fermement de leurs gourdins cloutés sur le sommet de la calebasse.
Heureusement, un inventeur génial a conçu, pour sauver la planète et notre taxon, le lombricompostage. « Oh ! », « ah ! », s’écrient les ingénus tandis que quelques gloussements éclosent dans les gorges sceptiques.
Tenants et aboutissants
Or donc, l’humain étant omnivore, il consomme une certaine quantité de fruits et légumes. Même dans nos contrées post-modernes, il arrive que ces fruits et légumes soient frais (rappelez-vous le message visionnaire du Ministère de la santé : « 5 fruits et légumes par jour® »). Comme notre process digestif n’est pas (plus ?) au point pour traiter la cellulose et ce genre de choses, nous ôtons, de nos mains équipées de pouces opposables, la peau et autres tiges des fruits et légumes avant de les consommer.
Les heureux propriétaires de jardin, conscients de l’écrasante responsabilité qui pèse sur leurs épaules, peuvent faire un compost pour éviter d’engorger les décharges et les incinérateurs. En effet, il n’est pas inutile de rappeler ici que, pour faire brûler des épluchures de carottes, il faut dégager une certaine quantité de chaleur.
Climax
Mais les autres, les citadins lambda, comment peuvent-ils apporter leur pierre à l’édifice du salut de la planète ? Ils peuvent lombricomposter ! Eh oui c’est magnifique.
En quelques mots, le lombricomposteur est un caisson avec plusieurs niveaux recueillant des débris plus ou moins avancés, et des vers de terre dedans pour faire le boulot de décomposition. C’est pas cher, c’est propre, ça ne sent pas mauvais et ça permet de réduire substantiellement le volume de déchets qui échouent dans des lieux malsains que je ne saurais voir.
Nec plus ultra, il y a à boire et à manger puisque le bazar donne de l’engrais liquide et solide (humus). Mais attention, dans cette vallée de larmes, le nectar et l’ambroisie ne se consomment pas purs : il faut les diluer respectivement dans de l’eau et de la terre avant usage.
Envoi
Donc, ami(e) citadin(e) à petit balcon, vois ce qui te reste à faire, prends dans ton envol ta carte bleue et va faire l’acquisition de cet élégant dispositif qui sera sans nul doute d’ici une semaine ou deux dans toutes les rubriques must-have de la presse féminine : le lombricomposteur.
Tu pourras même donner un nom à tes petits protégés, ils joueront alors en plus le rôle d’animaux domestiques. Eh oui, on n’est jamais aussi seul qu’en compagnie de son Bluetooth.
Comment ça marche (vidéo) :
http://www.quotidiendurable.com/news/lombricompost-des-vers-pour-digerer-les-poubelles-compost
Achète ton lombricomposteur :
http://fr.jardins-animes.com/ecologie-environnement/compostage-recyclage/le-lombricomposteur-avec-500g-de-vers-p-374.html
Sois un citoyen exemplaire et fabrique ton lombricomposteur :
http://www.econo-ecolo.org/spip.php?article987
http://users.swing.be/compost/Main_Lombric.htm
jeudi 20 novembre 2008
Le développement durable est anti-naturel.
Tout le monde le sait, nous sommes dans une ère où l’humain ne peut plus se développer sans réfléchir, comme il l’a fait pendant des siècles.
Mais n’est-ce pas ce que font toutes les espèces ? Toute espèce cherche en effet à se développer tous azimuts et en vient à proliférer quand les circonstances sont favorables.
Ce qui rend le cas de l’humain particulier, c’est l’intelligence. Pourtant, l’intelligence ne fait pas de l’humain un être fondamentalement différent des animaux. En effet, certains animaux sont intelligents, quoique apparemment à un moindre degré que l’humain. Par conséquent, l’intelligence n’est pas exclusivement humaine. En cela elle n’est pas différente des caractéristiques des autres animaux, comme la capacité à courir vite ou voir loin.
Là où l’intelligence est particulière, c’est qu’elle est surpuissante : elle a permis à l’humain de se répandre sur la planète de manière surprenante au vu de ses capacités physiques.
Donc le développement de l’espèce humaine s’appuie sur une caractéristique de l’espèce, qui est l’intelligence, tout comme celui des souris s’appuie sur leur capacité à procréer en grande quantité.
On peut alors considérer que le développement humain actuel est « naturel », dans le sens où c’est le développement d’une espèce qui utilise ses atouts.
Le monde est comme un mobile
En fait, contrairement à ce que j’écrivais au début, il est inexact de dire que l’humain s’est jusqu’ici développé sans réfléchir. Au contraire, il a beaucoup réfléchi pour résoudre les problèmes entravant son développement.
Aujourd’hui, il doit continuer à réfléchir, mais ce sont les problèmes qui ont changé de nature : d’un monde où il fallait se défendre, puis tirer le maximum de son environnement, on passe à un monde où il faut apprendre à gérer ses relations avec son environnement en bon père de famille. Ce qui est nouveau, ce n’est pas d’utiliser l’intelligence pour le développement mais la manière d’utiliser cette intelligence.
Ainsi, l’humain doit maintenant se développer en réfléchissant aux conséquences de ses actes. Il ne s’agit pas seulement des conséquences directes mais aussi des conséquences indirectes : il faut maintenant avoir une vision systémique du monde. C’est une révolution copernicienne. On passe d’une causalité simple (A modifie B) à une causalité complexe : A modifie B, C, D et E, qui en retour modifient A et se modifient les uns les autres, jusqu’à atteindre un équilibre, éventuellement en passant par un point de rupture.
Il s’agit d’un zoom arrière. Ce faisant, on passe d’une vision d’un monde inerte (on modifie la situation, puis elle reste en l’état) à celle où le monde est un équilibre dynamique. La complexité des problèmes prend alors une nouvelle dimension.
Cesser un développement naturel
Que peut-on en déduire ? Le monde ne disparaîtra pas du fait de nos avanies, en revanche l’équilibre actuel, qui nous a vu naître et nous épanouir, pourrait être férocement modifié, jusqu’à nous devenir franchement inhospitalier.
Cette nouvelle donne nous interdit désormais de nous développer aveuglément. En cela, le développement durable (ou décroissance ou un autre terme, le tout est que ça soit soutenable) n’est pas naturel : les autres espèces (qui constituent la « nature ») se développent aveuglément, tandis que l’humain doit s’arracher à ce type de développement, pour s’attacher à un mode de développement soutenable.
C’est sa conscience des perturbations qu’il crée sur la planète et sa conscience du temps qui lui imposent cela. L’intelligence a encore frappé…
Mais n’est-ce pas ce que font toutes les espèces ? Toute espèce cherche en effet à se développer tous azimuts et en vient à proliférer quand les circonstances sont favorables.
Ce qui rend le cas de l’humain particulier, c’est l’intelligence. Pourtant, l’intelligence ne fait pas de l’humain un être fondamentalement différent des animaux. En effet, certains animaux sont intelligents, quoique apparemment à un moindre degré que l’humain. Par conséquent, l’intelligence n’est pas exclusivement humaine. En cela elle n’est pas différente des caractéristiques des autres animaux, comme la capacité à courir vite ou voir loin.
Là où l’intelligence est particulière, c’est qu’elle est surpuissante : elle a permis à l’humain de se répandre sur la planète de manière surprenante au vu de ses capacités physiques.
Donc le développement de l’espèce humaine s’appuie sur une caractéristique de l’espèce, qui est l’intelligence, tout comme celui des souris s’appuie sur leur capacité à procréer en grande quantité.
On peut alors considérer que le développement humain actuel est « naturel », dans le sens où c’est le développement d’une espèce qui utilise ses atouts.
Le monde est comme un mobile
En fait, contrairement à ce que j’écrivais au début, il est inexact de dire que l’humain s’est jusqu’ici développé sans réfléchir. Au contraire, il a beaucoup réfléchi pour résoudre les problèmes entravant son développement.
Aujourd’hui, il doit continuer à réfléchir, mais ce sont les problèmes qui ont changé de nature : d’un monde où il fallait se défendre, puis tirer le maximum de son environnement, on passe à un monde où il faut apprendre à gérer ses relations avec son environnement en bon père de famille. Ce qui est nouveau, ce n’est pas d’utiliser l’intelligence pour le développement mais la manière d’utiliser cette intelligence.
Ainsi, l’humain doit maintenant se développer en réfléchissant aux conséquences de ses actes. Il ne s’agit pas seulement des conséquences directes mais aussi des conséquences indirectes : il faut maintenant avoir une vision systémique du monde. C’est une révolution copernicienne. On passe d’une causalité simple (A modifie B) à une causalité complexe : A modifie B, C, D et E, qui en retour modifient A et se modifient les uns les autres, jusqu’à atteindre un équilibre, éventuellement en passant par un point de rupture.
Il s’agit d’un zoom arrière. Ce faisant, on passe d’une vision d’un monde inerte (on modifie la situation, puis elle reste en l’état) à celle où le monde est un équilibre dynamique. La complexité des problèmes prend alors une nouvelle dimension.
Cesser un développement naturel
Que peut-on en déduire ? Le monde ne disparaîtra pas du fait de nos avanies, en revanche l’équilibre actuel, qui nous a vu naître et nous épanouir, pourrait être férocement modifié, jusqu’à nous devenir franchement inhospitalier.
Cette nouvelle donne nous interdit désormais de nous développer aveuglément. En cela, le développement durable (ou décroissance ou un autre terme, le tout est que ça soit soutenable) n’est pas naturel : les autres espèces (qui constituent la « nature ») se développent aveuglément, tandis que l’humain doit s’arracher à ce type de développement, pour s’attacher à un mode de développement soutenable.
C’est sa conscience des perturbations qu’il crée sur la planète et sa conscience du temps qui lui imposent cela. L’intelligence a encore frappé…
samedi 25 octobre 2008
La beauté des paysages (2) ou émergence de la physiobapsie
Je reprends un bout de réflexion là où je l’avais laissé dans mon premier billet le 3 octobre. Je parlais de « la sensation de se fondre dans le paysage, ou, soyons fous, le physiotope (un « lieu de nature »). Cette sensation est importante pour le randonneur mais est-elle indispensable pour trouver qu’un paysage est beau ? non car la plupart des panoramas sont admirés à partir de belvédères. »
On m’a fait remarquer de manière tout à fait justifiée que la notion de paysage sous-entend une attitude un peu passive de la part du spectateur. Le terme de spectateur est d’ailleurs révélateur d’une telle attitude. On m’a également fait remarquer que la notion de paysage est un peu vieillotte, un peu XIXe siècle. On imagine des dames très convenables, en dentelles devant une balustrade en fer forgé.
Je suis d’accord que la notion de paysage vu d’un belvédère tend à vieillir un peu et je fais deux remarques à ce sujet :
- c’est quand même encore une notion et une pratique majoritaire, il suffit de voir les cars de touristes qui sillonnent tous les sites de France,
- l’évolution de la relation au paysage tient sans doute au fait qu'on est de plus en plus sensible à la nature comme une entité dotée de sa propre existence et non un réservoir de matières premières pour l’humain.
J’embraye sur cette dernière idée pour attester que le meilleur moyen de profiter d’un paysage, c’est d’y randonner. Et là, manifestement, on sort de la stricte admiration visuelle pour mettre en jeu les autres sens : l’ouïe pour les oiseaux, l’odorat pour l’herbe, le toucher pour le vent, le goût pour les mûres ! et la perception par les mouvements, la kinesthésie.
Plonger dans la nature
On est alors loin du rôle du spectateur émergeant confit de son bus, pour devenir un plongeur du paysage et en profiter sous toutes les coutures. Voilà une activité qui mérite un néologisme : « physiobapsie » (je l’admets, l’étymologie est un trouble manifestement névrotique). Je forge ce mot sur la racine grecque de la nature, « physis », et celle de l’immersion, « bapto ».
Il est d’ailleurs intéressant de constater que cette dernière racine a aussi donné « baptême », rite qui fait entrer l'impétrant dans la communauté des chrétiens, via l’immersion dans l’eau. Parallèlement, la physiobapsie fait entrer le randonneur (ou le flâneur pourvu qu'il soit assez réceptif) dans la sphère de la nature.
Au cours de la physiobapsie, les deux phénomènes majeurs sont l’abandon de l’hégémonie de la vue pour laisser les autres sens monter en puissance et, progressivement, la fusion dans la nature alentour. Comme quoi la vue est un sens générateur de recul, sans doute parce que, chez l’humain, elle permet de percevoir des phénomènes assez éloignés. Nos autres sens, moins performants, sont plus immédiats.
Incise : ces autres sens ne sont pas pour autant plus animaux : les rapaces ont une vue bien supérieure à la nôtre. Et les chiens, avec leur odorat très sensible, ont un « champ de vision olfactif » assez large. Fin de l'incise.
Vertus roboratives de la physiobapsie
J’aime particulièrement la physiobapsie et la recommande chaleureusement à tous, petits et grands, parce qu’elle est extrêmement relaxante, en particulier quand on la conjugue à la randonnée. Le rythme des pas et la vitesse lente sont eux aussi des facteurs de relaxation. Voilà pour le sensoriel. Pour l’intellectuel, la physiobapsie permet de s’imprégner de la nature qui nous entoure, au point d’avoir le sentiment d’en faire partie.
Ça paraît essentiel parce que nous vivons dans une illusion chrétienne et cartésienne qui oppose l’homme à la nature. Or nous sommes férocement animaux sur bien des points, notamment dans nos relations sociales, mais aussi sur le plan de la stricte analyse écologique : nous sommes partie intégrante du biotope qui nous entoure. Pour le constater, il suffit de voir à quel points les espèces qui ont misé sur les humains s’en sortent bien : chiens, goélands, pigeons, cloportes etc. Il suffit aussi de voir à quel point nous dégradons notre environnement, c’est bien un signe que nous y sommes reliés.
Bref, je n’ai qu’un message : physiobaptisez-vous abondamment, tous les jours au lever, on s’en portera tous mieux.
Sur la lenteur (en italien et anglais) :
http://www.cittaslow.net
Sur la randonnée :
"Eloge de la marche" de David Lebreton, Ed. Métaillé
On m’a fait remarquer de manière tout à fait justifiée que la notion de paysage sous-entend une attitude un peu passive de la part du spectateur. Le terme de spectateur est d’ailleurs révélateur d’une telle attitude. On m’a également fait remarquer que la notion de paysage est un peu vieillotte, un peu XIXe siècle. On imagine des dames très convenables, en dentelles devant une balustrade en fer forgé.
Je suis d’accord que la notion de paysage vu d’un belvédère tend à vieillir un peu et je fais deux remarques à ce sujet :
- c’est quand même encore une notion et une pratique majoritaire, il suffit de voir les cars de touristes qui sillonnent tous les sites de France,
- l’évolution de la relation au paysage tient sans doute au fait qu'on est de plus en plus sensible à la nature comme une entité dotée de sa propre existence et non un réservoir de matières premières pour l’humain.
J’embraye sur cette dernière idée pour attester que le meilleur moyen de profiter d’un paysage, c’est d’y randonner. Et là, manifestement, on sort de la stricte admiration visuelle pour mettre en jeu les autres sens : l’ouïe pour les oiseaux, l’odorat pour l’herbe, le toucher pour le vent, le goût pour les mûres ! et la perception par les mouvements, la kinesthésie.
Plonger dans la nature
On est alors loin du rôle du spectateur émergeant confit de son bus, pour devenir un plongeur du paysage et en profiter sous toutes les coutures. Voilà une activité qui mérite un néologisme : « physiobapsie » (je l’admets, l’étymologie est un trouble manifestement névrotique). Je forge ce mot sur la racine grecque de la nature, « physis », et celle de l’immersion, « bapto ».
Il est d’ailleurs intéressant de constater que cette dernière racine a aussi donné « baptême », rite qui fait entrer l'impétrant dans la communauté des chrétiens, via l’immersion dans l’eau. Parallèlement, la physiobapsie fait entrer le randonneur (ou le flâneur pourvu qu'il soit assez réceptif) dans la sphère de la nature.
Au cours de la physiobapsie, les deux phénomènes majeurs sont l’abandon de l’hégémonie de la vue pour laisser les autres sens monter en puissance et, progressivement, la fusion dans la nature alentour. Comme quoi la vue est un sens générateur de recul, sans doute parce que, chez l’humain, elle permet de percevoir des phénomènes assez éloignés. Nos autres sens, moins performants, sont plus immédiats.
Incise : ces autres sens ne sont pas pour autant plus animaux : les rapaces ont une vue bien supérieure à la nôtre. Et les chiens, avec leur odorat très sensible, ont un « champ de vision olfactif » assez large. Fin de l'incise.
Vertus roboratives de la physiobapsie
J’aime particulièrement la physiobapsie et la recommande chaleureusement à tous, petits et grands, parce qu’elle est extrêmement relaxante, en particulier quand on la conjugue à la randonnée. Le rythme des pas et la vitesse lente sont eux aussi des facteurs de relaxation. Voilà pour le sensoriel. Pour l’intellectuel, la physiobapsie permet de s’imprégner de la nature qui nous entoure, au point d’avoir le sentiment d’en faire partie.
Ça paraît essentiel parce que nous vivons dans une illusion chrétienne et cartésienne qui oppose l’homme à la nature. Or nous sommes férocement animaux sur bien des points, notamment dans nos relations sociales, mais aussi sur le plan de la stricte analyse écologique : nous sommes partie intégrante du biotope qui nous entoure. Pour le constater, il suffit de voir à quel points les espèces qui ont misé sur les humains s’en sortent bien : chiens, goélands, pigeons, cloportes etc. Il suffit aussi de voir à quel point nous dégradons notre environnement, c’est bien un signe que nous y sommes reliés.
Bref, je n’ai qu’un message : physiobaptisez-vous abondamment, tous les jours au lever, on s’en portera tous mieux.
Sur la lenteur (en italien et anglais) :
http://www.cittaslow.net
Sur la randonnée :
"Eloge de la marche" de David Lebreton, Ed. Métaillé
vendredi 3 octobre 2008
La beauté des paysages
Pour commencer ce blog, un sujet qui me travaille depuis longtemps : qu’est-ce qui fait qu’un paysage est beau ? Pourquoi des paysages aussi variés que l’Aubrac ou le cirque de Mafate à la Réunion donnent une impression de beau ?
Alors, le beau, c’est un vaste débat philosophique, dans lequel je n’entre pas, ça serait trop long. Le point essentiel à en retenir à mon avis (mais vos commentaires m’intéressent sur cette question), c’est que le beau est issu d’un jugement personnel. Autrement dit, la subjectivité y joue un rôle important.
Quels ingrédients pour un beau paysage ?
Concernant le paysage en particulier, un élément essentiel est l’espace, notamment le ciel. Par exemple la première beauté de la mer, c’est l’espace. Cela dit, l’espace tient plus à la notion de paysage qu’à celle de beauté. Un sous-bois peut-être magnifique mais il est difficile de qualifier de paysage un endroit où la vue ne porte pas à plus de 30 mètres.
Il y a d’autres éléments intéressants mais plus ambigus : le côté sauvage. C’est ambigu parce qu’aujourd’hui, il n’y a presque plus de paysages vraiment vierges, à part certains déserts, certaines forêts mais ce ne sont pas des paysages qu’on fréquente souvent. Et le cratère du Teide à Tenerife comme le bocage du Morvan sont beaux, alors que l’un est presque dénué de toute intervention humaine, tandis que l’autre a été très modelé par l’homme (je laisse de côté pour cette fois-ci la notion de paysage urbain). Cependant, on trouve généralement le Teide plus beau parce que plus « fort ».
Mais que recouvre cet adjectif imparfait ? une impression de grandeur qui nous ramène à une dimension modeste mais aussi l’âpreté du paysage, presque nu de toute végétation, et le relief accidenté.
Inversement, j’ai entendu une Normande dire qu’elle n’aimait pas les paysages de Normandie parce qu’ils sont « mous ». Sans partager ce jugement, je le comprends : les reliefs sont doux, l’espace est homogène.
Cette notion semble importante mais pas non plus discriminante. Sont beaux un paysage du marais de Brière, très homogène, tout comme les falaises de Belle-Ile-en-mer, qui composent un paysage plutôt haché. Il s’agit alors de beautés différentes, qui éveillent chez le spectateur des sentiments différents : calme un peu ascétique en Brière, grandeur violente à Belle-Ile-en-mer.
« Voir » ou « vivre » un paysage ?
Un autre point sur lequel il importe de s’arrêter : les sens. Un paysage ne se réduit pas à la vue. Sinon une photo panoramique donnerait la même impression. Un paysage se vit avec tous les sens. Il faut y être. A mon sens, il faut même y marcher plusieurs heures mais là c’est pleinement subjectif. Le vent notamment peut jouer un grand rôle. La pluie aussi à sa manière.
Donc le paysage ne touche pas que nos yeux mais aussi notre peau, via le vent et la température, notre nez, nos oreilles. Donc, plutôt que de dire « admirer un paysage », on devrait dire « vivre une scène de nature ». Ça sonne un peu bizarrement mais ça paraît plus proche de la réalité, même si on reste les fesses posées.
On touche là à un autre point important : la sensation de se fondre dans le paysage, ou, soyons fous, le physiotope (un « lieu de nature »). Cette sensation est importante pour le randonneur mais est-elle indispensable pour trouver qu’un paysage est beau ? non car la plupart des panoramas sont admirés à partir de belvédères. Je laisse donc cette idée de côté pour le moment.
Autres ingrédients
Les couleurs, la végétation sont aussi des facteurs importants mais pas discriminants : des paysages comportant toutes sortes de couleurs et de végétation peuvent être beaux.
Un facteur vraiment discriminant, en revanche, est celui de la lumière. Le même paysage peut paraître un peu plat, voire terne, sous une lumière blanche d’été et enchanteur sous une lumière rasante d’hiver ou du matin.
Et donc…
Que conclure de tout ça ? Les éléments suivants, qui caractérisent pourtant un paysage, ne semblent pas discriminants quant à sa beauté : couleurs, végétation, relief, homogénéité, caractère sauvage. Seule la lumière joue un rôle discriminant dans l’impression de beauté.
Un autre point discriminant est l’harmonie. Alors là on tombe sur un os : l’harmonie semble à première vue aussi difficile à définir que la beauté. L’harmonie peut être homogène ou hétérogène, calme ou violente. Mais au fond, l’harmonie semble être un équilibre entre les composantes du paysage. La montagne peut écraser visuellement la plage, si la mer l’équilibre. Or il y a mille équilibres possibles, comme on le voit dans la nature.
Donc voilà la conclusion temporaire que je tire : dans l’hypothèse que tout paysage est un grand espace, ce qui fait la beauté d’un paysage, c’est son équilibre et la lumière qui le baigne. La beauté d’un paysage est donc quelque chose de fugace car la lumière bouge sans cesse. Cette beauté relève donc du temps aussi bien que de l’espace.
Alors, le beau, c’est un vaste débat philosophique, dans lequel je n’entre pas, ça serait trop long. Le point essentiel à en retenir à mon avis (mais vos commentaires m’intéressent sur cette question), c’est que le beau est issu d’un jugement personnel. Autrement dit, la subjectivité y joue un rôle important.
Quels ingrédients pour un beau paysage ?
Concernant le paysage en particulier, un élément essentiel est l’espace, notamment le ciel. Par exemple la première beauté de la mer, c’est l’espace. Cela dit, l’espace tient plus à la notion de paysage qu’à celle de beauté. Un sous-bois peut-être magnifique mais il est difficile de qualifier de paysage un endroit où la vue ne porte pas à plus de 30 mètres.
Il y a d’autres éléments intéressants mais plus ambigus : le côté sauvage. C’est ambigu parce qu’aujourd’hui, il n’y a presque plus de paysages vraiment vierges, à part certains déserts, certaines forêts mais ce ne sont pas des paysages qu’on fréquente souvent. Et le cratère du Teide à Tenerife comme le bocage du Morvan sont beaux, alors que l’un est presque dénué de toute intervention humaine, tandis que l’autre a été très modelé par l’homme (je laisse de côté pour cette fois-ci la notion de paysage urbain). Cependant, on trouve généralement le Teide plus beau parce que plus « fort ».
Mais que recouvre cet adjectif imparfait ? une impression de grandeur qui nous ramène à une dimension modeste mais aussi l’âpreté du paysage, presque nu de toute végétation, et le relief accidenté.
Inversement, j’ai entendu une Normande dire qu’elle n’aimait pas les paysages de Normandie parce qu’ils sont « mous ». Sans partager ce jugement, je le comprends : les reliefs sont doux, l’espace est homogène.
Cette notion semble importante mais pas non plus discriminante. Sont beaux un paysage du marais de Brière, très homogène, tout comme les falaises de Belle-Ile-en-mer, qui composent un paysage plutôt haché. Il s’agit alors de beautés différentes, qui éveillent chez le spectateur des sentiments différents : calme un peu ascétique en Brière, grandeur violente à Belle-Ile-en-mer.
« Voir » ou « vivre » un paysage ?
Un autre point sur lequel il importe de s’arrêter : les sens. Un paysage ne se réduit pas à la vue. Sinon une photo panoramique donnerait la même impression. Un paysage se vit avec tous les sens. Il faut y être. A mon sens, il faut même y marcher plusieurs heures mais là c’est pleinement subjectif. Le vent notamment peut jouer un grand rôle. La pluie aussi à sa manière.
Donc le paysage ne touche pas que nos yeux mais aussi notre peau, via le vent et la température, notre nez, nos oreilles. Donc, plutôt que de dire « admirer un paysage », on devrait dire « vivre une scène de nature ». Ça sonne un peu bizarrement mais ça paraît plus proche de la réalité, même si on reste les fesses posées.
On touche là à un autre point important : la sensation de se fondre dans le paysage, ou, soyons fous, le physiotope (un « lieu de nature »). Cette sensation est importante pour le randonneur mais est-elle indispensable pour trouver qu’un paysage est beau ? non car la plupart des panoramas sont admirés à partir de belvédères. Je laisse donc cette idée de côté pour le moment.
Autres ingrédients
Les couleurs, la végétation sont aussi des facteurs importants mais pas discriminants : des paysages comportant toutes sortes de couleurs et de végétation peuvent être beaux.
Un facteur vraiment discriminant, en revanche, est celui de la lumière. Le même paysage peut paraître un peu plat, voire terne, sous une lumière blanche d’été et enchanteur sous une lumière rasante d’hiver ou du matin.
Et donc…
Que conclure de tout ça ? Les éléments suivants, qui caractérisent pourtant un paysage, ne semblent pas discriminants quant à sa beauté : couleurs, végétation, relief, homogénéité, caractère sauvage. Seule la lumière joue un rôle discriminant dans l’impression de beauté.
Un autre point discriminant est l’harmonie. Alors là on tombe sur un os : l’harmonie semble à première vue aussi difficile à définir que la beauté. L’harmonie peut être homogène ou hétérogène, calme ou violente. Mais au fond, l’harmonie semble être un équilibre entre les composantes du paysage. La montagne peut écraser visuellement la plage, si la mer l’équilibre. Or il y a mille équilibres possibles, comme on le voit dans la nature.
Donc voilà la conclusion temporaire que je tire : dans l’hypothèse que tout paysage est un grand espace, ce qui fait la beauté d’un paysage, c’est son équilibre et la lumière qui le baigne. La beauté d’un paysage est donc quelque chose de fugace car la lumière bouge sans cesse. Cette beauté relève donc du temps aussi bien que de l’espace.
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