Art at last.
Et aussi.
samedi 28 août 2010
vendredi 16 juillet 2010
mardi 13 juillet 2010
Sur les haïkus
Je voudrais écrire quelques mots sur les haïkus. Je me suis penché assez récemment sur les contraintes qui régissent le genre : concision, expression diffuse, perception de l’essence du moment.
La concision est bien connue et on s’arrête souvent à ça. Cependant, les autres dimensions sont essentielles aussi.
La retenue dans l’expression, la légèreté des mots, c’est pour faire en sorte qu’on regarde la lune et pas le doigt qui la montre.
En effet, l’essentiel est dans le contenu. Pas de scoop jusqu’ici mais quand on se penche un peu sur le genre, on se rend compte qu’il s’agit de rendre l’essence et l’évanescence du moment. Soit dit en passant, cette contradiction, essence/évanescence, n’est qu’apparente : par définition, l’essence du moment est d’être évanescent.
Touche-t-on le fond ?
Qu’est-ce que ça donne concrètement, de rendre l’essence et l’évanescence du moment ? Dans mon expérience personnelle, ça implique un mouvement de concentration très intense, de fixation sur une impression, ou plutôt un ressenti, pour le percevoir totalement. Soit dit en passant, ce ressenti peut être lié à une situation réelle ou fictive. De ce fait, je pense que l’objet du haïku n’est pas le moment lui-même mais un ressenti à un moment donné. Le haïku n’est pas un coup de microscope sur une situation mais sur une perception, voire un état psychique.
Autrement dit, le haïku ne porte pas sur un objet extérieur à celui qui écrit mais consiste avant tout à exprimer un état intérieur. De ce point de vue, l’apparente neutralité du haïku est un peu trompeuse. Cependant, c’est un point de vue personnel ; je pense qu’on peut aussi vivre l’expérience du haïku comme un contact avec quelque chose de transcendant, donc d’extérieur à celui qui écrit.
Mais si le haïku (réussi) n’est pas une expérience d’accès au transcendant, d’où vient cette impression de réalisation totale ? Du fait d’être parvenu à exprimer complètement, pour une fois, ce qu’on a dans le ventre ? D’un sentiment intense d’harmonie intérieure ? D’un état de conscience modifié ? Probablement. En tout cas, c’est troublant quand on essaie de garder les pieds sur terre.
Leçons
Quoi qu’il en soit, j’en tire quelques remarques : d’abord, pour tenter d’exprimer complètement quelque chose, mieux vaut s’attaquer à une toute petite chose, pas un kaléidoscope de sentiments et de situations. D’une certaine manière, ça impose d’arrêter le temps, ce qui est sans doute à l’origine de l’impression un peu irréelle qu’on peut ressentir devant un haïku. Cependant, il faut quand même rendre la vie de ce dont on parle. Ça serait alors comme une bonne photo : le support matériel est fixe mais il y a quelque chose qui rayonne.
En effet, il ne s’agit pas de capturer le ressenti, il s’agit de le rendre. Ce mot « rendre » (certains disent aussi « pointer vers ») est le plus adapté parce qu’il porte l’idée d’une appréhension suivie d’un don, d’un mouvement vers quelqu’un d’autre. Or il s’agit bien de ça : accéder à quelque chose en soi et en tirer une gemme qu’on rapporte à la lumière, pour les yeux de tous.
Enfin, sur un plan beaucoup plus pratique, le haïku est la preuve qu’on ne peut pas séparer le fond de la forme mais aussi que la forme peut donner lieu à de l’expression nouvelle. De ce point de vue, le haïku donne raison à l’Ouvroir de littérature potentielle, qui postule que la contrainte fait prendre chair à de la littérature qui, sans cette contrainte, ne serait pas sortie et serait restée à l’état potentiel. (cf. lien dans la colonne de droite sur l’Oulipo).
Bon ok, c’était un billet un peu prise de tête mais ce sont des choses difficiles à exprimer.
Donc pour finir sur quelque chose de plus digeste, voici un haïku classique :
Sur la cloche du temple
S'est posé un papillon
Qui dort tranquille.
Et plus rigolo :
L’arracheur de navets
montre le chemin
avec un navet
Un dernier mot pour la route : l’approche du haïku que j'évoque ici est celle de Roger Munier, auteur d’une anthologie de haïkus aux Editions Points. D’autres ont une approche beaucoup plus légère de la chose, approche qui est aussi séduisante.
Il y a également l’inévitable Wikipedia et quelques haïkus classiques.
La concision est bien connue et on s’arrête souvent à ça. Cependant, les autres dimensions sont essentielles aussi.
La retenue dans l’expression, la légèreté des mots, c’est pour faire en sorte qu’on regarde la lune et pas le doigt qui la montre.
En effet, l’essentiel est dans le contenu. Pas de scoop jusqu’ici mais quand on se penche un peu sur le genre, on se rend compte qu’il s’agit de rendre l’essence et l’évanescence du moment. Soit dit en passant, cette contradiction, essence/évanescence, n’est qu’apparente : par définition, l’essence du moment est d’être évanescent.
Touche-t-on le fond ?
Qu’est-ce que ça donne concrètement, de rendre l’essence et l’évanescence du moment ? Dans mon expérience personnelle, ça implique un mouvement de concentration très intense, de fixation sur une impression, ou plutôt un ressenti, pour le percevoir totalement. Soit dit en passant, ce ressenti peut être lié à une situation réelle ou fictive. De ce fait, je pense que l’objet du haïku n’est pas le moment lui-même mais un ressenti à un moment donné. Le haïku n’est pas un coup de microscope sur une situation mais sur une perception, voire un état psychique.
Autrement dit, le haïku ne porte pas sur un objet extérieur à celui qui écrit mais consiste avant tout à exprimer un état intérieur. De ce point de vue, l’apparente neutralité du haïku est un peu trompeuse. Cependant, c’est un point de vue personnel ; je pense qu’on peut aussi vivre l’expérience du haïku comme un contact avec quelque chose de transcendant, donc d’extérieur à celui qui écrit.
Mais si le haïku (réussi) n’est pas une expérience d’accès au transcendant, d’où vient cette impression de réalisation totale ? Du fait d’être parvenu à exprimer complètement, pour une fois, ce qu’on a dans le ventre ? D’un sentiment intense d’harmonie intérieure ? D’un état de conscience modifié ? Probablement. En tout cas, c’est troublant quand on essaie de garder les pieds sur terre.
Leçons
Quoi qu’il en soit, j’en tire quelques remarques : d’abord, pour tenter d’exprimer complètement quelque chose, mieux vaut s’attaquer à une toute petite chose, pas un kaléidoscope de sentiments et de situations. D’une certaine manière, ça impose d’arrêter le temps, ce qui est sans doute à l’origine de l’impression un peu irréelle qu’on peut ressentir devant un haïku. Cependant, il faut quand même rendre la vie de ce dont on parle. Ça serait alors comme une bonne photo : le support matériel est fixe mais il y a quelque chose qui rayonne.
En effet, il ne s’agit pas de capturer le ressenti, il s’agit de le rendre. Ce mot « rendre » (certains disent aussi « pointer vers ») est le plus adapté parce qu’il porte l’idée d’une appréhension suivie d’un don, d’un mouvement vers quelqu’un d’autre. Or il s’agit bien de ça : accéder à quelque chose en soi et en tirer une gemme qu’on rapporte à la lumière, pour les yeux de tous.
De ce poi
nt de vue, le haïku évoque une capsule : très ramassé, avec uniquement l’essentiel, mais aussi avec un réel rayonnement. De fait, il me semble que le haïku ne doit pas dire les choses mais qu’il doit se faire le messager de quelque chose qui irradie de lui-même. Quant à dire ce qu’est ce quelque chose, je n’en suis pas encore là…
nt de vue, le haïku évoque une capsule : très ramassé, avec uniquement l’essentiel, mais aussi avec un réel rayonnement. De fait, il me semble que le haïku ne doit pas dire les choses mais qu’il doit se faire le messager de quelque chose qui irradie de lui-même. Quant à dire ce qu’est ce quelque chose, je n’en suis pas encore là… Enfin, sur un plan beaucoup plus pratique, le haïku est la preuve qu’on ne peut pas séparer le fond de la forme mais aussi que la forme peut donner lieu à de l’expression nouvelle. De ce point de vue, le haïku donne raison à l’Ouvroir de littérature potentielle, qui postule que la contrainte fait prendre chair à de la littérature qui, sans cette contrainte, ne serait pas sortie et serait restée à l’état potentiel. (cf. lien dans la colonne de droite sur l’Oulipo).
Bon ok, c’était un billet un peu prise de tête mais ce sont des choses difficiles à exprimer.
Donc pour finir sur quelque chose de plus digeste, voici un haïku classique :
Sur la cloche du temple
S'est posé un papillon
Qui dort tranquille.
Et plus rigolo :
L’arracheur de navets
montre le chemin
avec un navet
Un dernier mot pour la route : l’approche du haïku que j'évoque ici est celle de Roger Munier, auteur d’une anthologie de haïkus aux Editions Points. D’autres ont une approche beaucoup plus légère de la chose, approche qui est aussi séduisante.
Il y a également l’inévitable Wikipedia et quelques haïkus classiques.
samedi 3 juillet 2010
lundi 21 juin 2010
samedi 19 juin 2010
Bique
Ses mains de ptérodactyle,
Son lorgnon obscur,
Son haleine sure
Et sa démarche fragile
Faisaient de notre maîtresse,
Une vieille fille
Confisquant les billes,
Comme un spectre du Loch Ness.
Elle portait deux glaciers
En guise de verres
Sur son pif de fer,
Où luisaient des yeux d’acier.
Elle était le fruit amer
D’une amour piquante :
Femelle urticante
De murex aux tons brun-vert
Sous un insecte hérissé,
Mâle sans colère
Caché sous la terre,
Taupe-grillon ramassé.
Pourtant cette créature
Au sexe incertain
Et sans fond de teint
Se consumait de luxure
Et se pétrissait les seins
Le soir dans sa piaule
Rêvant de la gaule
Du professeur de dessin.
Du moins c’est ce que disait
Le noir gribouillage
Que dans mon jeune âge
Aux urinoirs j’avais fait.
Balises : ptérodactyle, glacier, murex, taupe-grillon (des explications ici)
Son lorgnon obscur,
Son haleine sure
Et sa démarche fragile
Faisaient de notre maîtresse,
Une vieille fille
Confisquant les billes,
Comme un spectre du Loch Ness.
Elle portait deux glaciers
En guise de verres
Sur son pif de fer,
Où luisaient des yeux d’acier.
Elle était le fruit amer
D’une amour piquante :
Femelle urticante
De murex aux tons brun-vert
Sous un insecte hérissé,
Mâle sans colère
Caché sous la terre,
Taupe-grillon ramassé.
Pourtant cette créature
Au sexe incertain
Et sans fond de teint
Se consumait de luxure
Et se pétrissait les seins
Le soir dans sa piaule
Rêvant de la gaule
Du professeur de dessin.
Du moins c’est ce que disait
Le noir gribouillage
Que dans mon jeune âge
Aux urinoirs j’avais fait.
Balises : ptérodactyle, glacier, murex, taupe-grillon (des explications ici)
mardi 15 juin 2010
Le snobisme
Allez voir aujourd'hui le blog de Boulet (cliquer sur le 15 juin dans le petit calendrier sur la gauche), le billet est vraiment excellent : super drôle et très juste.
lundi 14 juin 2010
Locataire
Là derrière mes lunettes
J’habite en une cabine
Bien triste combine
Mes carreaux ne sont pas nets
Je mange des crucifères
Vertus diététiques,
Minéraux, fibres coliques
Mais à cuire c’est l’enfer :
Nuage de pestilence,
On m’a coupé l’eau
Le chiottard est en morte-eau
Et ça pue intense
Pourquoi donc rester ici
Steak aux asticots ?
Fini mon fricot
Paf je file c’est ainsi.
Balises : crucifère, morte-eau, cabine, paf (des explications ici)
J’habite en une cabine
Bien triste combine
Mes carreaux ne sont pas nets
Je mange des crucifères
Vertus diététiques,
Minéraux, fibres coliques
Mais à cuire c’est l’enfer :
Nuage de pestilence,
On m’a coupé l’eau
Le chiottard est en morte-eau
Et ça pue intense
Pourquoi donc rester ici
Steak aux asticots ?
Fini mon fricot
Paf je file c’est ainsi.
Balises : crucifère, morte-eau, cabine, paf (des explications ici)
vendredi 11 juin 2010
Animation
Je suis tombé par hasard sur ce court métrage d'animation sur Arte, qui donne à réfléchir en ces temps de crise économique.
vendredi 28 mai 2010
Jus
Al-qahwa
Bile de la terre
Râpes ma langue
Me plantes un frisson
Je fonds dans ta robe si pure
Ton djinn danse dans mon crâne
Caffè ! Caffè ! Reviens !!
Je ne peux pas vivre sans toi !
Bile de la terre
Râpes ma langue
Me plantes un frisson
Je fonds dans ta robe si pure
Ton djinn danse dans mon crâne
Caffè ! Caffè ! Reviens !!
Je ne peux pas vivre sans toi !
jeudi 6 mai 2010
Qui frapper ?
Qu’as-tu fait de ma grand-mère,
Si foldingue, si marrante,
Impulsive et ravageante ?
Tu l’as jetée à la mer.
Qu’as-tu donc fait de ma tante,
Qui aimait tant les enfants,
Forte comme un éléphant ?
Elle ronfle sous la menthe.
Et ma grand-tante Simone,
Qui posait sur nous ses yeux -
Fontaine d’affection bleue ?
Tu l’as flapie un automne.
Et ceux qui ne sont pas morts
Mais qui grésillent encore
Dans ta poêle empoisonnée,
De leur filet prisonniers,
Où veux-tu les emmener ?
Je ne sais plus qui maudire,
Le whisky ou bien le temps
Ou alors c’est triste à dire,
La tristesse de mon sang.
Si foldingue, si marrante,
Impulsive et ravageante ?
Tu l’as jetée à la mer.
Qu’as-tu donc fait de ma tante,
Qui aimait tant les enfants,
Forte comme un éléphant ?
Elle ronfle sous la menthe.
Et ma grand-tante Simone,
Qui posait sur nous ses yeux -
Fontaine d’affection bleue ?
Tu l’as flapie un automne.
Et ceux qui ne sont pas morts
Mais qui grésillent encore
Dans ta poêle empoisonnée,
De leur filet prisonniers,
Où veux-tu les emmener ?
Je ne sais plus qui maudire,
Le whisky ou bien le temps
Ou alors c’est triste à dire,
La tristesse de mon sang.
dimanche 2 mai 2010
Si ceci est un homme
Je viens de lire « Si c’est un homme » de Primo Levi. Je l’ai ouvert dans le but de toucher du doigt l’humanité, ce que c’est, comment ça bouge. J’ai été servi au-delà de mes espérances et ce livre a pris place immédiatement dans mon panthéon. D’ailleurs il me semble que tout être humain devrait le lire.
Ça parle d’une situation, celle des Juifs dans un camp de concentration nazi, où l’humanité des individus n’est pas une évidence. C’est pourquoi il me semble que le titre italien serait mieux traduit par : « Si ceci est un homme ».
NB : la suite de ce billet donne des informations sur le contenu du livre.
L’humanité étouffée
On fait une plongée dans l’horreur des camps de concentration. J’ai ainsi appris un certain nombre de points factuels, qui m’ont permis de me faire une idée plus précise de ces événements.
Au-delà de ces faits épars, le trait majeur des camps est l’organisation de la souffrance constante et de la mort. A cet égard, l’apport énorme du livre est, à mes yeux, de souligner à quel point la souffrance constante déshumanise : chez chacun, le besoin de soulager la douleur prend le pas sur la vie émotionnelle et même sur la conscience. Aujourd'hui, on parlerait de zombification.
En d’autres termes, le traitement inhumain éteint l’humanité des détenus, au point qu’ils voient la mort venir sans émotion. Seule compte la possibilité, ici et maintenant, de diminuer la souffrance, en profitant d’un trajet sans fardeau pour se reposer ou en trouvant une miette de pain supplémentaire. Le temps disparaît, en particulier le futur. Primo Levi écrit notamment que, dans l’argot du camp, « jamais » se dit « demain matin ».
L’étouffement de la conscience et des émotions procède directement de la souffrance, parce que celle-ci prend toute la place, mais l’étouffement constitue aussi une défense contre la souffrance : dans un univers où chacun est en mode « survie », la conscience de ce qu’on vit, qui repose sur la comparaison avec un ailleurs, est un ennemi car elle mine encore plus l’individu.
Le traitement inhumain éteint donc l’humanité des juifs, et le nazisme, observant ces hommes qu’il a déshumanisés, peut conclure en sophiste que les juifs sont des sous-hommes.
La vie lutte
L’étouffement n’est cependant pas total, comme le montre l’exemple même de Primo Levi, qui garde un regard suffisamment clair sur ce qu’il vit pour être capable de témoigner ensuite. L’étouffement des émotions n’est pas non plus total, comme le montrent certains moments de compassion.
Ainsi, un autre enseignement majeur du livre concerne la force de la vie : même si la majorité s’éteint comme prévu par le système, certains arrivent à saisir les opportunités pour améliorer leur sort. Il se constitue ainsi une classe "supérieure", avec une espérance de vie bien plus longue.
Les individus de cette classe supérieure présentent des traits individuels spécifiques, en termes d’adaptabilité, de volonté, de rapports humains, de vigueur physique etc. A noter un cas particulier, celui de certains juifs grecs, qui s’appuient sur une très forte solidarité. Il s’agit alors d’une capacité collective.
Par ailleurs, le livre décrit le fonctionnement d’une Bourse au sein du camp, où s’échange le fruit des vols. Les détenus tirent ainsi parti des besoins des personnes travaillant à l’usine hors du camp et des besoins des personnes du camp, volant d’un côté pour revendre de l’autre, souvent après transformation, tout ceci dans le but de réduire leurs souffrances. Ces opérations portent un nom, « kombinacje ».
On constate donc que, même dans les pires conditions imaginables, certains trouvent les ressources pour survivre et que ça passe notamment par les échanges.
Le style
Enfin, je voudrais dire deux mots sur l’aspect littéraire du livre. Si le livre est aussi émouvant, ça tient à ce qu’il raconte, à la posture de témoin prise par l’auteur mais aussi au style. Le style est dépouillé et simple ; il sert parfaitement le propos. Il semble rapporter la réalité sans mélange mais offre aussi un certain nombre de formules très concises et saisissantes.
Je prends pour exemple la première que j’ai rencontrée dans le livre. Dans le convoi qui mène au camp, le narrateur voyage près d’une femme qu’il connaît depuis longtemps mais pas très bien : « Nous nous saluâmes, et ce fut bref ; chacun salua la vie en l’autre. »
Question
Je finis sur une hypothèse peut-être hardie, qui s’éloigne du sujet principal de ce billet : la dureté de la vie dans les camps de concentration semble réduire les détenus à des comportements presque animaux : on pourrait y tuer sans émotion, pour survivre. Je fais l’analogie avec la vie des animaux sauvages.
Sur cette base, je me demande si on peut dire que le confort apporté à l’homme par son intelligence a libéré une marge de manœuvre permettant des comportements « inutiles » pour l’individu, tels que la conscience et la compassion. Et tous les animaux, s’ils étaient intelligents, ne seraient-ils pas capables de développer ces comportements ? Autrement dit, l’intelligence pourrait-elle être la condition nécessaire et suffisante pour que les animaux deviennent aussi humains que l’homme ?
J’aurais tendance à le croire car je vois beaucoup de continuité dans l’évolution des espèces.
Ça parle d’une situation, celle des Juifs dans un camp de concentration nazi, où l’humanité des individus n’est pas une évidence. C’est pourquoi il me semble que le titre italien serait mieux traduit par : « Si ceci est un homme ».
NB : la suite de ce billet donne des informations sur le contenu du livre.
L’humanité étouffée
On fait une plongée dans l’horreur des camps de concentration. J’ai ainsi appris un certain nombre de points factuels, qui m’ont permis de me faire une idée plus précise de ces événements.
Au-delà de ces faits épars, le trait majeur des camps est l’organisation de la souffrance constante et de la mort. A cet égard, l’apport énorme du livre est, à mes yeux, de souligner à quel point la souffrance constante déshumanise : chez chacun, le besoin de soulager la douleur prend le pas sur la vie émotionnelle et même sur la conscience. Aujourd'hui, on parlerait de zombification.
En d’autres termes, le traitement inhumain éteint l’humanité des détenus, au point qu’ils voient la mort venir sans émotion. Seule compte la possibilité, ici et maintenant, de diminuer la souffrance, en profitant d’un trajet sans fardeau pour se reposer ou en trouvant une miette de pain supplémentaire. Le temps disparaît, en particulier le futur. Primo Levi écrit notamment que, dans l’argot du camp, « jamais » se dit « demain matin ».
L’étouffement de la conscience et des émotions procède directement de la souffrance, parce que celle-ci prend toute la place, mais l’étouffement constitue aussi une défense contre la souffrance : dans un univers où chacun est en mode « survie », la conscience de ce qu’on vit, qui repose sur la comparaison avec un ailleurs, est un ennemi car elle mine encore plus l’individu.
Le traitement inhumain éteint donc l’humanité des juifs, et le nazisme, observant ces hommes qu’il a déshumanisés, peut conclure en sophiste que les juifs sont des sous-hommes.
La vie lutte
L’étouffement n’est cependant pas total, comme le montre l’exemple même de Primo Levi, qui garde un regard suffisamment clair sur ce qu’il vit pour être capable de témoigner ensuite. L’étouffement des émotions n’est pas non plus total, comme le montrent certains moments de compassion.
Ainsi, un autre enseignement majeur du livre concerne la force de la vie : même si la majorité s’éteint comme prévu par le système, certains arrivent à saisir les opportunités pour améliorer leur sort. Il se constitue ainsi une classe "supérieure", avec une espérance de vie bien plus longue.
Les individus de cette classe supérieure présentent des traits individuels spécifiques, en termes d’adaptabilité, de volonté, de rapports humains, de vigueur physique etc. A noter un cas particulier, celui de certains juifs grecs, qui s’appuient sur une très forte solidarité. Il s’agit alors d’une capacité collective.
Par ailleurs, le livre décrit le fonctionnement d’une Bourse au sein du camp, où s’échange le fruit des vols. Les détenus tirent ainsi parti des besoins des personnes travaillant à l’usine hors du camp et des besoins des personnes du camp, volant d’un côté pour revendre de l’autre, souvent après transformation, tout ceci dans le but de réduire leurs souffrances. Ces opérations portent un nom, « kombinacje ».
On constate donc que, même dans les pires conditions imaginables, certains trouvent les ressources pour survivre et que ça passe notamment par les échanges.
Le style
Enfin, je voudrais dire deux mots sur l’aspect littéraire du livre. Si le livre est aussi émouvant, ça tient à ce qu’il raconte, à la posture de témoin prise par l’auteur mais aussi au style. Le style est dépouillé et simple ; il sert parfaitement le propos. Il semble rapporter la réalité sans mélange mais offre aussi un certain nombre de formules très concises et saisissantes.
Je prends pour exemple la première que j’ai rencontrée dans le livre. Dans le convoi qui mène au camp, le narrateur voyage près d’une femme qu’il connaît depuis longtemps mais pas très bien : « Nous nous saluâmes, et ce fut bref ; chacun salua la vie en l’autre. »
Question
Je finis sur une hypothèse peut-être hardie, qui s’éloigne du sujet principal de ce billet : la dureté de la vie dans les camps de concentration semble réduire les détenus à des comportements presque animaux : on pourrait y tuer sans émotion, pour survivre. Je fais l’analogie avec la vie des animaux sauvages.
Sur cette base, je me demande si on peut dire que le confort apporté à l’homme par son intelligence a libéré une marge de manœuvre permettant des comportements « inutiles » pour l’individu, tels que la conscience et la compassion. Et tous les animaux, s’ils étaient intelligents, ne seraient-ils pas capables de développer ces comportements ? Autrement dit, l’intelligence pourrait-elle être la condition nécessaire et suffisante pour que les animaux deviennent aussi humains que l’homme ?
J’aurais tendance à le croire car je vois beaucoup de continuité dans l’évolution des espèces.
vendredi 23 avril 2010
Papillon d'éther
L’alcool ouvre une lucarne
Qui repart avec l’ivresse.
Qu’on paresse sur ses fesses,
Qu’au fond de la mine on marne,
On n’est jamais qu’un tas de viande
Comme allumé de l’intérieur,
Par un feu des enfers vengeur
Qu’on demande et qu’on redemande.
La lucarne est inaccessible
Et chaque fois perchée plus haut,
On s’aperçoit bien assez tôt,
Dans un fracas d’âme impossible,
Qu’on n’y mettra jamais la tête
Que la lucarne est illusion,
Papillon d’éther, piège à con,
Qu’on s’est mis, sur un air de fête,
La grenade dans le calfouette.
Qui repart avec l’ivresse.
Qu’on paresse sur ses fesses,
Qu’au fond de la mine on marne,
On n’est jamais qu’un tas de viande
Comme allumé de l’intérieur,
Par un feu des enfers vengeur
Qu’on demande et qu’on redemande.
La lucarne est inaccessible
Et chaque fois perchée plus haut,
On s’aperçoit bien assez tôt,
Dans un fracas d’âme impossible,
Qu’on n’y mettra jamais la tête
Que la lucarne est illusion,
Papillon d’éther, piège à con,
Qu’on s’est mis, sur un air de fête,
La grenade dans le calfouette.
lundi 19 avril 2010
Mort à crédit
J’ai cherché un moment un autre titre pour ce billet mais celui de Céline est trop jouissif. J’ai fini récemment ce gros bouquin, après une première tentative avortée il y a quelques mois. Je ne veux pas me lancer dans une critique en règle, étant trop certain de dire des banalités. En revanche, j’ai quelques remarques ponctuelles qui me titillent.
Je trouve certains passages un peu ennuyeux : par moment j’ai l’impression que Céline est une cuve sous pression et qu’il suffit d’ouvrir le robinet pour avoir un jet continu de déblatération. La fin du livre sur les aventures avec le patron du journal d’inventions est une descente aux enfers tragi-comique mais il ne s’y passe finalement pas grand-chose, ce qui fait que sur la longueur, j’étais un peu à la peine.
Peut-on pour autant aller jusqu’à dire que Céline s’écoute parler ? Non, j’ai trop l’impression que le texte a sa propre vie, qu’il lui sort par les trous de nez malgré lui, même si c’est, paraît-il, très travaillé. En tout cas, le texte illustre encore une fois l’alternative qui me préoccupait ici : livre facile à lire ou livre enrichissant ?
Ceci étant dit, les passages où il se passe quelque chose, notamment durant son séjour en Angleterre, sont proprement incroyables. Le style est étourdissant, au sens fort du terme. La scène finale avec la patronne de la pension est dantesque :
« J’entends un petit pas léger… un glissement… c’est elle ! un souffle ! Je suis fait Bonnard !... je pouvais plus calter !... Elle attend pas ! Elle me paume en trombe, d’un seul élan sur le page ! C’est bien ça !... Je prends tout le choc dans la membrure !... Je me trouve étreint dans l’élan !... congestionné, raplati sous les caresses… Je suis trituré, je n’existe plus !... C’est elle, toute la masse qui me fond sur la pêche… ça glue… J’ai la bouille coincée, j’étrangle… Je proteste… j’implore… J’ai peur de gueuler trop fort… Le vieux peut entendre !... Je me révulse !... Je veux me dégager par-dessous !... Je me recroqueville… j’arc-boute ! Je rampe sous mes propres débris… Je suis repris, étendu, sonné à nouveau… C’est une avalanche de tendresses… Je m’écroule sous les baisers fous, les liches, les saccades… J’ai la figure en compote… Je trouve plus mes trous pour respirer… »
Un autre point : ce bouquin est un recueil d’insultes. En fervent disciple du capitaine Haddock, je prends un grand plaisir à copier ici ce court passage, où une madame assaisonne son mari qui perd tout l’argent du ménage en jouant aux courses :
« Pornographe ! Fausse membrane ! Pétroleux ! Lavette ! Egout ! »
Tout est dit.
Je trouve certains passages un peu ennuyeux : par moment j’ai l’impression que Céline est une cuve sous pression et qu’il suffit d’ouvrir le robinet pour avoir un jet continu de déblatération. La fin du livre sur les aventures avec le patron du journal d’inventions est une descente aux enfers tragi-comique mais il ne s’y passe finalement pas grand-chose, ce qui fait que sur la longueur, j’étais un peu à la peine.
Peut-on pour autant aller jusqu’à dire que Céline s’écoute parler ? Non, j’ai trop l’impression que le texte a sa propre vie, qu’il lui sort par les trous de nez malgré lui, même si c’est, paraît-il, très travaillé. En tout cas, le texte illustre encore une fois l’alternative qui me préoccupait ici : livre facile à lire ou livre enrichissant ?
Ceci étant dit, les passages où il se passe quelque chose, notamment durant son séjour en Angleterre, sont proprement incroyables. Le style est étourdissant, au sens fort du terme. La scène finale avec la patronne de la pension est dantesque :
« J’entends un petit pas léger… un glissement… c’est elle ! un souffle ! Je suis fait Bonnard !... je pouvais plus calter !... Elle attend pas ! Elle me paume en trombe, d’un seul élan sur le page ! C’est bien ça !... Je prends tout le choc dans la membrure !... Je me trouve étreint dans l’élan !... congestionné, raplati sous les caresses… Je suis trituré, je n’existe plus !... C’est elle, toute la masse qui me fond sur la pêche… ça glue… J’ai la bouille coincée, j’étrangle… Je proteste… j’implore… J’ai peur de gueuler trop fort… Le vieux peut entendre !... Je me révulse !... Je veux me dégager par-dessous !... Je me recroqueville… j’arc-boute ! Je rampe sous mes propres débris… Je suis repris, étendu, sonné à nouveau… C’est une avalanche de tendresses… Je m’écroule sous les baisers fous, les liches, les saccades… J’ai la figure en compote… Je trouve plus mes trous pour respirer… »
Un autre point : ce bouquin est un recueil d’insultes. En fervent disciple du capitaine Haddock, je prends un grand plaisir à copier ici ce court passage, où une madame assaisonne son mari qui perd tout l’argent du ménage en jouant aux courses :
« Pornographe ! Fausse membrane ! Pétroleux ! Lavette ! Egout ! »
Tout est dit.
samedi 3 avril 2010
Mine-hérisson
Après tant d’années bégayées
Et tant d’illusions balayées,
On dirait que la digue craque.
Attention comptes impayés !
Profondes rancœurs étayées !
Le caissier a un air patraque,
Une mine un peu triste et braque,
La grenade est dégoupillée.
Il faut pas venir monnayer
Une indulgence ou bien nier
Qu’on lui a joué des tours foutraques,
Qu’on a craché sur les souliers
Du binocleux petit caissier :
Maintenant qu’il prend sa matraque,
L’œil en code et les tifs en vrac,
La grenade est dégoupillée.
Mouton à l’échine ployée,
Bousculé par les béliers
Or gare ! Le caissier qu’on braque
A fait le tour de son casier,
S’avance et sans sourciller
Balance les pains tout à trac,
Fait tout voler en bric-à-brac,
La grenade est dégoupillée.
Passant, confie donc à tes pieds
Ton salut, file vite ou crac !
Le caissier te plie, patatrac !
La grenade est dégoupillée.
Et tant d’illusions balayées,
On dirait que la digue craque.
Attention comptes impayés !
Profondes rancœurs étayées !
Le caissier a un air patraque,
Une mine un peu triste et braque,
La grenade est dégoupillée.
Il faut pas venir monnayer
Une indulgence ou bien nier
Qu’on lui a joué des tours foutraques,
Qu’on a craché sur les souliers
Du binocleux petit caissier :
Maintenant qu’il prend sa matraque,
L’œil en code et les tifs en vrac,
La grenade est dégoupillée.
Mouton à l’échine ployée,
Bousculé par les béliers
Or gare ! Le caissier qu’on braque
A fait le tour de son casier,
S’avance et sans sourciller
Balance les pains tout à trac,
Fait tout voler en bric-à-brac,
La grenade est dégoupillée.
Passant, confie donc à tes pieds
Ton salut, file vite ou crac !
Le caissier te plie, patatrac !
La grenade est dégoupillée.
mardi 30 mars 2010
vendredi 26 mars 2010
Ça fait du bien
Je vous recommande la lecture du dernier billet de Maître Eolas, dont les facultés de démêlage de problèmes compliqués font mon admiration. Ça parle des petits délinquants et de leur type physique. Ça pourrait bien être la réponse définitive au discours du FN.
Il y a un lien permanent vers le blog de Maître Eolas dans la colonne de droite. C'est toujours extrêmement intelligent, quoique souvent sur des sujets plus spécifiquement juridiques.
Il y a un lien permanent vers le blog de Maître Eolas dans la colonne de droite. C'est toujours extrêmement intelligent, quoique souvent sur des sujets plus spécifiquement juridiques.
mercredi 17 mars 2010
Shrapnels
L’un a un éclat au cortex,
L’autre au thorax,
Tel boite, un coin sous la rotule,
Tel chauffe un clou sous son aisselle,
Telle est criblée comme un déserteur au peloton,
Lui traîne une poutrelle traversant son tronc,
Elle saigne au sein.
Le soleil sourd court vers la nuit
Voyez au crépuscule, chacun est éclopé
Chérissant ses shrapnels avec les larmes aux yeux.
L’autre au thorax,
Tel boite, un coin sous la rotule,
Tel chauffe un clou sous son aisselle,
Telle est criblée comme un déserteur au peloton,
Lui traîne une poutrelle traversant son tronc,
Elle saigne au sein.
Le soleil sourd court vers la nuit
Voyez au crépuscule, chacun est éclopé
Chérissant ses shrapnels avec les larmes aux yeux.
mercredi 10 mars 2010
BAOUM
Faut que ça grince
Faut que ça pète
Je ne veux pas raconter fleurette
Ou flapir dans des amourettes,
La poésie n’est pas un pipi tiède,
Faut que ça secoue
Faut que ça remue
Le tripaillon dans la carcasse,
Faut que ça botte le cul
Qu’on en tombe de sa paillasse,
Faut que ça crache jusqu’à Andromède !
Les vierges effarouchées
Et les chaisières,
Prière
De s’aller coucher !
Monde parallèle
Où tout s’expurge
Où les nains ont des ailes,
Et les moutons de Panurge
Grésillent en méchouis pimentés,
Cauchemar d’une nuit d’été,
Portail ouvert à la décadence
Poitrail offert aux cris d’hallali
Magnifique violence,
Etanche ma soif de folie !
Faut que ça pète
Je ne veux pas raconter fleurette
Ou flapir dans des amourettes,
La poésie n’est pas un pipi tiède,
Faut que ça secoue
Faut que ça remue
Le tripaillon dans la carcasse,
Faut que ça botte le cul
Qu’on en tombe de sa paillasse,
Faut que ça crache jusqu’à Andromède !
Les vierges effarouchées
Et les chaisières,
Prière
De s’aller coucher !
Monde parallèle
Où tout s’expurge
Où les nains ont des ailes,
Et les moutons de Panurge
Grésillent en méchouis pimentés,
Cauchemar d’une nuit d’été,
Portail ouvert à la décadence
Poitrail offert aux cris d’hallali
Magnifique violence,
Etanche ma soif de folie !
samedi 6 mars 2010
Bonne idée !
Un mot pour signaler une heureuse initiative : des auteurs de BD dessinant sur Internet se rassemblent pour raconter une même histoire, un auteur prenant son tour chaque jour. Il y a notamment Boulet et Marion Montaigne. C'est gratuit quelques semaines, puis sur abonnement.
Ça s'appelle "Les autres gens". Je mets le lien dans la colonne de droite.
Ça s'appelle "Les autres gens". Je mets le lien dans la colonne de droite.
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